Le roman Iosis, écrit par notre compositeur Adrien Djouadou, enrichit l’univers du troisième album de HARTLIGHT, qui porte le même nom. Découvrez ici le prologue et le premier chapitre, et aidez-nous à donner vie au roman dans son intégralité grâce à notre campagne de financement participatif.

IOSIS – lE rOMAN
PROLOGUE
Ainsi fut Iosis au commencement : un monde clos, ceint d’un firmament de cristal, suspendu au milieu du néant. Nul ne sait d’où vint sa matière ni qui, le premier, le façonna. Mais les dalles gravées des Anciens, que nous nommons « Chroniques de Pierre » et dont seule la sagesse de notre Très-Saint Cardinal peut déchiffrer les arcanes, rapportent que le ciel fut dressé comme une voûte impénétrable et que la terre, plate et vaste, fut tendue en dessous, à l’épicentre du cosmos.
Les Anciens, dont nous ne connaissons plus ni le visage ni la langue, laissèrent dans les roches éternelles les fragments de leur mémoire. Par eux, nous savons la course des astres et le nom des deux lunes qui président à nos nuits et à nos jours : Albedo la claire, qui danse autour du disque, et Darga l’immobile, la sanglante, dont l’œil fixe pèse sur les cœurs des mortels. Par eux encore, nous savons que la haute Tour dressée au centre du monde est le pilier du ciel et l’axe du temps, et que, sans elle, tout s’effondrerait dans le chaos.
Or, au pied de cette Tour, depuis l’aube des âges, s’élève la Cité de Cristal. Nul ne se souvient du temps où ses murailles ne brillaient pas. Comme une corolle née de la lumière elle-même, elle a toujours resplendi au milieu des plaines, immuable, incorruptible, et ses remparts translucides reflètent les astres comme si les cieux y venaient se mirer. Quiconque approche de ses portes sait qu’il foule le sol le plus saint d’Iosis, car là, la terre touche au divin.
C’est en ce lieu, au cœur de Caelumbria, fleuron indiscutable de la grandeur des Hommes, que la Croix de Cristal s’est révélée aux croyants. Mystère ancien, don suprême couronnant la porte de la Tour, elle fut brandie comme signe et comme flambeau : elle éclaire les justes, guide les peuples, protège les cités. De sa lumière est née l’unité des royaumes, de son éclat est sortie la loi, et de sa gloire naquit le Culte qui, depuis des siècles, préserve le monde de la folie et de l’oubli.
Nul sanctuaire ne lui est égal, nul autel ne lui est comparable : la Croix resplendit au centre, et autour d’elle gravite tout ce qui respire. Elle est l’étoile fixe, le juge et le rempart, et ceux qui la servent, par le sang et par la foi, veillent à ce que la corruption ne franchisse jamais ses murs sacrés.
La porte de la Tour, close depuis des temps immémoriaux, s’ouvrira un jour à nous si nous nous en montrons dignes et si nos âmes sont assez pures pour s’élever, lorsque le temps sera venu, au-delà du ciel. Gare à ceux qui, par malice, blasphèment les préceptes de la foi, car leur âme sera damnée dans les tréfonds de la Fosse.
Ainsi, la Croix fut établie, tel que je l’ai très sagement dit, comme centre et comme loi, et, pour garantir son autorité, furent institués les Douze. Leur charge n’est point de rêver ni de méditer, mais de faire respecter la volonté du Cristal dans toutes les provinces des hommes. La lumière n’ayant de force que si elle s’impose, il revient aux prêtres de l’étendre comme une flamme que nul vent ne saurait éteindre.
Les Douze sont les électeurs des Très-Saints Cardinaux, et, dans leur cercle, ou bien parmi les Très-Saints Exécuteurs, se choisit celui qui doit porter la mitre et parler au nom de la Croix. C’est par eux que le trône spirituel demeure toujours occupé, et que l’ordre du Culte jamais ne chancelle.
Mais la loi seule ne suffit pas ; il faut aussi le glaive : aussi les Très-Saints Exécuteurs sont-ils le bras des Douze. Là où l’autorité faiblit, ils marchent ; là où la corruption s’élève, ils frappent. Leur nom est une ombre qui fait ployer les fronts rebelles ; leur fer, une justice que nul ne conteste ; leur puissance, notre rempart contre les créatures putrides que la Fosse nous envoie comme divine épreuve.
Quant aux terres, vastes et fertiles, qui s’étendent au-delà de Caelumbria, elles sont confiées à des seigneurs choisis par l’Assemblée. Ces seigneurs prêtent serment à la Croix, et leur pouvoir, tenu du Culte, ne saurait se délier de son joug. Ainsi, l’épée des nobles et la voix des prêtres marchent ensemble, et, par cette alliance, le monde demeure stable.
Car telle est l’harmonie parfaite : au centre, la Tour et la Croix ; autour, la Cité resplendissante ; et plus loin encore, les terres gouvernées par les seigneurs de foi. De l’un à l’autre circule la lumière, et rien n’y échappe, pas même l’ombre.
Archivald suspendit un instant sa plume. L’encre s’étalait encore, luisante, sur la page. Il relut ses propres mots, s’en satisfit, puis eut un sourire qui marqua son visage de plis secs aux commissures. Cela suffisait pour aujourd’hui : une introduction solennelle, assez riche pour instruire les ignorants, assez obscure pour que nul ne s’aventure au-delà de ce qu’il convenait de dire.
Sa cellule était étroite, austère, mais tout y respirait l’ordre et la dignité. Dans un coin se trouvait un pupitre poli par les cycles, qui supportait des écrits sacrés ; au centre se dressait une table de chêne. Devant elle se trouvait l’unique siège sur lequel il était assis et, à ses côtés, une torche dont le feu vacillait dans la pénombre. Les murs de pierre, nus, renvoyaient la clarté de la flamme qui y dessinait une fresque abstraite et mouvante. Derrière son épaule, un vitrail figurant la Croix projetait dans la pièce des reflets bleuâtres qui maculaient sa robe sacerdotale. Le prêtre se félicitait de la pauvreté choisie qui transpirait en ce lieu.
Il leva deux doigts, effleura le feu et murmura un mot. L’air se contracta, la lumière vacilla, puis la torche s’éteignit d’un souffle imperceptible. Archivald demeura un instant à contempler le filet de fumée grise qui serpentait vers les voûtes basses. Un sort issu du langage des éléments, simple, banal – mais interdit aux Hommes. Qu’importe : pour lui et pour les siens, ces lois ne valaient rien. Faire simplement preuve de discrétion dans la pratique de ces arcanes assurait sa tranquillité ainsi qu’une aide non négligeable dans les tribulations de la vie. Certes, il utilisait une magie issue de peuples que les siens avaient considérés comme des traîtres, mais l’art en lui-même ne pouvait être si mauvais, considéra-t-il, porté par des pensées qu’il estimait d’une sagesse indiscutable.
Il sourit encore, malgré lui, avec une satisfaction renouvelée. Le peuple, croyait-il, avait besoin d’interdits pour trembler et d’ordres pour marcher droit. Sans cela, la corruption l’aurait déjà englouti. La foi, c’était un espoir, un code moral, mais aussi un joug ; et lui était l’un de ceux qui aideraient à le tenir, coûte que coûte.
Archivald se leva, les jointures de ses os craquant sous le poids de l’âge. Son regard parcourut la cellule, réduite à ses murs dépouillés et à son mobilier sévère, telle une arche sans parures. Dans ce décor de pierre, une seule chose détonnait : la lourde bourse posée sur le pupitre. Son cuir gras, gonflé par la monnaie, rompait l’austérité de la pièce telle une verrue dorée. Archivald, affectueusement, en effleura du doigt le cordon serré : là reposait sa généreuse rétribution mensuelle, poids sonnant de son privilège. Il se dirigea alors vers l’unique fenêtre. Ses pas résonnaient sur les dalles, martelant la pierre comme une litanie. Il écarta la tenture qui dissimulait jusque-là le dehors et, à travers l’ouverture, le spectacle s’offrit à lui.
—
D’architecture ancestrale, cathédralique, titanesque, la Cité de Cristal resplendissait sous le soleil haut. Ses murailles diaphanes retenaient et reflétaient l’éclat du jour, si bien qu’elles semblaient elles-mêmes irradiées de faisceaux intérieurs. Les toits effilés, les dômes et les flèches se dressaient, innombrables, formant une mer d’angles brillants sous lesquels les voûtes, taillées au cordeau, filaient comme des rivières vers le cœur unique : la Tour.
Elle dominait tout, gerbe colossale de cristal surgie des entrailles du monde. Ses assises, massives comme des falaises, supportaient son tronc clair et fuselé qui s’élançait sans fin jusqu’à se perdre dans l’azur. Les arêtes vives de sa surface accrochaient l’astre roi et dispersaient ses rayons en milliers d’arcs-en-ciel, de sorte qu’on eût dit que le ciel lui-même se brisait sur ses flancs. Archivald la contemplait chaque jour et, chaque jour, son âme en éprouvait un vertige nouveau : elle était bien le pilier du monde, l’axe qui liait le temps et les sphères.
Au sommet de l’escalier vertigineux qui menait à son pied, au-dessus de sa porte de pierre, s’étendait la Croix de Cristal, dressée sur son parvis comme un astre secondaire. Ses quatre bras, égaux, étincelaient, lançant des traînées chatoyantes qui embrasaient les façades alentour, et l’orbe vermillon, en son centre, semblait contenir l’essence de sa puissance. Son halo se réfractait en cascades prismatiques le long des colonnes, descendait jusqu’aux quartiers bas, de sorte que même les ruelles les plus obscures recevaient des fulgores de cette efflorescence. Nul recoin de la cité n’échappait à son œil.
Au-dessus, dans le ciel clair, la lune sanglante, Darga, demeurait visible malgré le jour. Rougeâtre, elle veillait au zénith, immobile et implacable, posant son regard de rubis sur la Flèche. Aux yeux d’Archivald, ce n’était pas une menace mais une confirmation : si Darga fixait la cité, c’est qu’elle reconnaissait son élection divine.
Sa cellule, située dans le quartier général du Culte, faisait face à ce spectacle inouï. Tout en bas, plus bas encore, la vie de Caelumbria s’agitait dans l’ordre parfait des heures : processions de fidèles, colonnes de soldats en patrouille, étals de marchands dressés, prêts à nourrir les vies innombrables qui se massaient au cœur de la ville. Les sons montaient, assourdis, jusqu’à la cellule : cloches graves, appels de cor, rumeurs de foule, martèlement régulier des pas. Tout vibrait à l’unisson, et Archivald inspira profondément, ivre de cette harmonie.
Ici, songeait-il, le monde trouvait son équilibre, sa justification, son salut. Ici, la corruption n’oserait jamais franchir les murailles. Tout, depuis la pierre jusqu’aux hommes, était tenu dans la lumière. Et il eut un certain plaisir à se rappeler qu’il en était l’un des gardiens.
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Le haut prêtre détourna enfin les yeux du Cristal et s’éloigna de sa fenêtre. Le temps des contemplations s’achevait : l’heure des devoirs l’appelait. Il quitta sa cellule et descendit les degrés étroits jusqu’au hall de la bâtisse, qui s’ouvrait lui-même sur la rue.
Devant le siège du Culte, sur la place qui s’ouvrait vers la Tour, l’attendaient déjà les futurs offerts. Une quarantaine d’âmes, encadrées par des gardes en cuirasse blanche, s’alignaient sous le soleil. On y distinguait des fidèles extatiques, des vieillards qui n’avaient plus rien à perdre, des malades dont le souffle tremblait déjà, des fous dont les yeux roulaient en silence, et quelques condamnés dont les chaînes tintaient à chacun de leurs soubresauts. Certains priaient, d’autres semblaient résignés, quelques-uns luttaient et criaient, mais tous étaient voués au même terme : le Graal. Ainsi le Culte nommait-il la cuve située face à la Tour, elle aussi présente depuis des temps immémoriaux.
Archivald parut, et, aussitôt, les prêtres de rang inférieur ordonnèrent la marche. La procession s’ébranla, lente, solennelle, rythmée par le martèlement des hallebardes sur les pavés. Lui-même prit place en tête, drapé dans sa robe sombre, ses mains jointes sur sa poitrine. Ses lèvres ne trahissaient rien, mais il goûtait intérieurement ce spectacle saint : ces gens allaient offrir leur vie pour la gloire de la Croix de Cristal ; leur sang allait maintenir l’ordre que le Culte avait établi depuis cinquante cycles, comme l’huile alimente la flamme. Ils traversèrent la place principale, ornée de gigantesques colonnes décoratives sur lesquelles trônaient des sculptures des anciens Cardinaux, puis ils arrivèrent enfin aux escaliers.
L’ascension commença. Titanesques, larges comme des routes, ils s’élevaient de façon vertigineuse vers la terrasse qui bordait l’entrée de la Tour. Chaque marche, taillée dans une pierre pâle, d’origine inconnue, était parsemée de miroitements reflétant le soleil, si bien qu’on eût dit gravir un fleuve d’astres enfermés dans la roche. La foule, massée plus bas, s’écartait et regardait passer le cortège dans un silence traversé de murmures et de signes de foi.
Devant les massifs latéraux se dressaient, de part et d’autre, d’immenses blocs de cristal. Au pied de ceux-ci, quatre intimidantes statues siégeaient. Chacune représentait Sullys, l’Ascensionné, tour à tour le bras levé vers le ciel, tenant la coupe, le torse ceint de chaînes brisées ou la bouche entrouverte comme pour prononcer une parole. Ces colosses de pierre, sculptés dans un granit tout à fait ordinaire, avaient été ajoutés par les Hommes pour célébrer leur prophète. Des rubis sertis dans leurs orbites creuses chatoyaient d’une lueur carmin que le soleil attisait. Les fidèles, en passant, s’agenouillaient brièvement, murmurant le nom de l’Ascensionné. Archivald, lui, ne s’inclina pas : il avait déjà franchi mille fois ces gardiens muets. Il se demandait parfois si Sullys avait vraiment existé, et s’il reviendrait un jour sur terre pour leur apporter le salut comme le prévoit le dogme. « Voilà les difficultés d’une vie d’homme de foi ! » s’exclama-t-il intérieurement.
La procession grimpa, marche après marche, jusqu’à ce que la cité basse, sous leurs pieds, soit réduite à une mer de toits. Devant les yeux des prêtres commençait à apparaître le grand parvis qui bordait la porte close de la Tour.
Archivald inspira profondément. La besogne allait commencer.
—
La terrasse s’ouvrait, vaste, dallée de cette pierre étrange, la même que celle des escaliers, immuable et pure, comme si elle n’avait jamais connu l’usure des âges. Bien peu d’ornements venaient en troubler la simplicité, sinon la grande cuve, sombre et béante, elle aussi creusée dans le même matériau, que le Culte nommait le Graal.
Tout autour, de hauts encensoirs diffusaient déjà des volutes épaisses, lourdes de myrrhe et de résine, qui voilaient progressivement le ciel clair. Le parfum s’insinuait dans la gorge, sucré, métallique et âcre à la fois, comme pour engourdir les sens avant le carnage. Plus près des extrémités de l’esplanade se trouvaient des statues de verre érigées par le Culte, idoles de sa foi.
Les prêtres officiants s’avançaient, capuchons baissés, drapés dans leurs robes brodées de fils d’argent. Chacun portait une lame fine et recourbée, luisante d’huile consacrée. Ils se placèrent en cercle autour du Graal, les bras levés, et commencèrent à psalmodier d’une voix grave.
Sanguis, sanguis parium… qui tollis peccata mundi… dona eis dona ascensionis…
Leurs chants montaient en échos successifs, emplissant la terrasse d’une mer de sons informes, rythmée par le martèlement de tambours rituels.
Les offerts furent amenés un à un.
Il y avait là les fidèles qui souriaient, les yeux clos, persuadés qu’ils franchiraient ainsi les portes du ciel, les vieillards qui murmuraient des prières d’acceptation, les malades qui chancelaient déjà, à moitié morts avant même que la lame ne les touche, les fous qui hurlaient et riaient à la fois, comme si la folie seule voyait clair dans ce spectacle, et les criminels, enfin, dont les chaînes cessèrent rapidement de tinter. Tous et toutes, sans exception, furent conduits devant le Graal.
Le rite suivait une ordonnance inaltérable : une main posée sur une idole, simulacre de la Croix ; le nom de Sullys crié trois fois ; puis la formule « Par ce sang, incarne-toi de nouveau parmi nous ! » ; enfin, la gorge tranchée. Le sang jaillissait, épais, et s’écoulait le long de la paroi courbe taillée dans la pierre, pour rejoindre le fond du bassin sombre. Le Graal se remplissait lentement et chaque éclaboussure sur ses bords paraissait l’orner d’un vin impie.
Des soldats se chargeaient ensuite, machinalement, selon une pratique beaucoup moins rituelle, de vider les corps de ce qu’il leur restait de sang, afin de ne pas en perdre une goutte.
La foule, massée sur les degrés en contrebas, se tenait à genoux. Nul cri ne s’élevait, sinon ceux des sacrifiés. Les murmures des prières suivaient le flot du sang, comme si leurs mots accompagnaient chaque effusion vers les entrailles de la terre. On eût dit que tout Iosis retenait son souffle.
Archivald demeurait immobile, ses mains jointes sur sa poitrine, son visage grave et impassible. Mais derrière ce masque de dévotion, son esprit s’échauffait d’une certaine satisfaction. Chaque vie sacrifiée était une pierre posée sur l’édifice du miracle. Bien qu’il doutât de l’existence de Sullys, il était indéniable que ce rituel, tiré cinquante cycles plus tôt de l’interprétation des Chroniques de Pierre par le Très-Saint Cardinal, avait coïncidé avec une incroyable augmentation des récoltes. Il était donc évident qu’il s’agissait de la voie juste, la voie à suivre, que quelque chose de divin se produisait. Il était persuadé qu’un jour la porte de la Tour s’ouvrirait, lorsque suffisamment de sang aurait été versé.
Quand le quarantième offert s’effondra dans un dernier râle, les prêtres abaissèrent leurs lames et levèrent leurs bras vers la Croix étincelante au-dessus de la porte qui gardait la Tour fermée. Le chant de clôture s’éleva, un cri prolongé qui sembla faire vibrer les murs de cristal et qui résonna jusque dans la cité basse. Puis le silence retomba, lourd, absolu.
Le Graal, empli du sang des hommes, éveillait malgré tout une inquiétude lancinante qui allait et venait au rythme des ondulations à sa surface. Archivald écarta rapidement cette impression de son esprit et inclina légèrement la tête, assez pour donner l’illusion de la ferveur. La besogne était accomplie.
—
Archivald commença à regagner la cité à pas mesurés, les poumons encore imprégnés des encens brûlés sur la terrasse. Derrière lui, les prêtres les moins gradés demeuraient pour ordonner les cadavres, laver les dalles de la terrasse et préparer le Graal pour le prochain office. Lui n’avait plus rien à voir avec cela : sa tâche s’achevait au moment où la dernière vie s’éteignait. Il amorça la redescente des interminables escaliers qui menaient tant de vies vers leur destin et en profita pour admirer la superbe vue sur les terres agricoles de Solboris, au-delà des remparts. Son vieux corps fatigué finit par atteindre la ville basse, et il ne tarda pas à retrouver l’entrée de sa cellule, de son monde.
Il referma la porte de bois épais, reprit place sur son unique chaise, devant sa table de chêne. Le silence, ici, paraissait plus lourd qu’avant, comme si la pierre avait absorbé les cris étouffés des victimes. Archivald ramena son vélin devant lui, prononça quelques mots de la langue des éléments pour rallumer sa torche, reprit sa plume et se remit à l’ouvrage. Il aimait la continuité de ce geste : écrire, sacrifier, écrire encore. Tout formait un cercle parfait, comme la lumière de la Croix, qui jamais ne cesse de briller, de nuit comme de jour.
Mais à peine eut-il tracé quelques lettres qu’un son discret résonna à sa porte : trois frappes mesurées, précises. Archivald leva un sourcil, abandonna sa plume, et donna l’ordre d’entrer.
Un émissaire passa le seuil, la tête basse, drapé dans une robe nacrée. Ses mains tenaient un parchemin scellé par le sceau du Cardinal, la cire rouge marquée du symbole de la Croix. Il s’agenouilla brièvement avant de tendre le rouleau.
— Maître Archivald, dit-il, un décret de Son Éminence. Il faut la signature des Douze sans délai.
Archivald brisa le cachet et lut. Les mots étaient sans ambages : la corruption progressait trop vite. Toute cité humaine où les créatures de la Fosse auraient pénétré devrait dorénavant être purgée dans son entier. Nul sursis, nulle exception. L’ordre du Culte ne pouvait courir le risque de voir la corruption s’étendre plus encore.
À la fin du texte, une mention plus pressante encore : des mouvements inquiétants avaient été relevés par l’avant-poste ouest du fleuve Silvara. La neuvième entrée de la Fosse, non loin de la cité de Vallaris, montrait les signes d’une attaque imminente. On demandait aux Douze leur accord pour y envoyer un Exécuteur et ses troupes ; on assurait que tout cela serait gardé secret. La véhémence des monstres serait la justification parfaite de la disparition de la cité.
Archivald ne tressaillit pas. Il prit la plume et apposa sa marque au bas du parchemin, d’un trait ferme et assuré. Préserver Caelumbria, c’était préserver le monde. Le reste n’était que poussière. Il eut, malgré tout, un soupçon de regret en se rappelant que Vallaris faisait, autrefois, du très bon vin.
L’émissaire récupéra le décret, s’inclina profondément, et se retira à reculons. Archivald resta seul dans sa cellule, face au vélin inachevé. Il reprit sa plume et se remit à écrire, comme si rien ne s’était passé.
Chapitre I : La Mort Venue de la Fosse
L’automne avait enveloppé Vallaris de son étreinte crépusculaire et son ciel rougeoyant semblait se déposer lentement sur elle tel un suaire. La ville, construite à l’extrémité ouest des mornes étendues de Xerathis, affrontait l’alternance de longues périodes arides et de rares, courtes et fortes pluies. Les dernières averses avaient fini d’emplir les anfractuosités de ses sols crevassés. Ses ruelles étroites, pavées de pierres brisées, buvaient une eau croupie, témoin de sa lente déchéance. Ses toits de chaume suintaient comme des plaies ouvertes, cherchant à cicatriser sous l’épreuve ardente qu’imposait, depuis quelques heures, le soleil impérieux, et ses murs lépreux semblaient fléchir inéluctablement sous le poids des saisons.
Plus loin, à l’est du fleuve Silvara, au-delà des vergers morts et des friches encore humides, la neuvième entrée de la Fosse exhalait son haleine fétide. De cette gueule béante s’élevaient des grondements qui n’étaient ni tout à fait minéraux ni tout à fait organiques – quelque chose entre la roche qui se fissure et la chair qui pourrit : la plainte d’un monde en train de se gangrener.
Lune connaissait ces sons. Depuis longtemps, elle avait appris à les ignorer, comme elle ignorait la faim, la douleur et la morsure des chaînes. Dix cycles d’esclavage lui avaient volé ses larmes ; il ne lui restait plus que la vigilance, une armure d’austérité, et un unique refuge : ce garçon fragile, à la chevelure d’argent, qu’elle considérait désormais comme son frère.
Il s’appelait Faëlin. Quinze cycles à peine. Trois cycles plus tôt, ses parents avaient été massacrés par les soldats du Culte. Cherchant à survivre dans les champs de Tyrsen après la fuite éperdue qui les avait jetés hors d’Hylàuren, ils avaient été rattrapés par les escadrons de chasse. Une mise à mort parmi tant d’autres, écho lointain de la guerre que Caelumbria, capitale des hommes, avait menée contre le royaume elfe. Les enfants des fuyards, arrachés à leurs morts, étaient vendus comme esclaves. Faëlin était de ceux-là. Lune l’avait vu arriver, hagard et brisé ; dans ses yeux clairs, elle avait reconnu ce qu’elle-même perdait peu à peu : une innocence qu’elle se refusait malgré tout à laisser mourir. Alors, à travers les coups et les privations, elle l’avait choisi. Il n’était pas son sang, mais il était devenu son Forgelien : frère par la volonté, serment précieux noué par les liens solides d’une affection et d’une peine communes.
Ce soir-là, dans l’obscurité de la geôle, Lune observait Faëlin. Elle détaillait son corps frêle, harassé par le labeur incessant dans les carrières de la ville. Ses haillons, par endroits, laissaient entrevoir les marques des coups de fouet et de la violence des contremaîtres. Sa peau d’albâtre, souillée par le sang et la poussière, contrastait avec l’allure séraphique de son visage candide, et ses iris dorés, qui erraient ici et là sans jamais se fixer, semblaient contenir toute la peine du monde. Son expression révélait un être encore incapable de comprendre les causalités du mal. Il le subissait et se demandait toujours « Pourquoi ? » Il avait, malgré tout, survécu à ces trois cycles grâce à Lune, qui le soutenait sans relâche, partageant parfois avec lui des morceaux de sa pitance ou bien abattant du travail pour deux lorsque les jambes du jeune elfe cessaient de le soutenir. Tandis qu’elle poursuivait sa tendre observation, Faëlin finit par croiser son regard. Elle lui adressa un sourire d’une grande douceur, puis détourna les yeux. Empli de gratitude, le jeune elfe continua de la contempler, comme plongé dans une profonde réflexion. Elle était d’une constitution bien plus solide que la sienne, forgée dans les épreuves des terres de Fyenna, élevée par un peuple guerrier et fier. D’une taille moyenne, elle était pourvue d’une musculature puissante et fine. Ses longs cheveux bruns cendrés, maculés d’un voile terreux, encadraient un visage que la vie avait érodé sans pour autant l’amoindrir. Ses yeux d’émeraude complétaient l’allure grave de son visage éprouvé, à la beauté dure et franche.
Après l’avoir admirée longuement, Faëlin sembla atteindre le terme de sa réflexion. D’un élan décidé, il sortit de sa couche de paille un objet qu’il dissimulait depuis longtemps. Il hésita quelques instants, puis le tendit vers Lune.
— Prends, dit-il simplement.
Dans sa paume reposait une plume noire. Elle irradiait d’un éclat singulier, sombre comme l’onyx, striée de reflets irisés. Aucune poussière, aucune moisissure n’avait osé la ternir ; elle paraissait respirer dans l’ombre, presque animée, tel un être de chair et de sang dont l’enveloppe était une prison pouvant danser au gré des vents.
— Père me l’avait donnée, murmura-t-il. Avant que… tu sais… lui et mère ne meurent. Je l’ai gardée jusqu’ici, mais j’aimerais que tu l’aies. Ce sera un gage de notre lien, acheva-t-il, le regard fuyant.
Lune hésita. De la plume semblait émaner une chaleur diffuse, douce, certes, mais étrangement inquiétante, comme si un souvenir ancien y sommeillait. Elle referma lentement les doigts sur le présent, sentant le battement de son propre cœur y résonner.
— Je la garderai, promit-elle. Pour toi, pour moi, pour nous.
Elle s’empressa de fixer la plume à son avant-bras, sous sa manche, avec un bout de cordon qui traînait au sol.
Faëlin esquissa un sourire incrédule, presque surpris que son affection soit partagée si simplement. Mais il n’eut pas le temps d’ancrer cet instant dans son cœur. Ses yeux se tournèrent, alertes, vers les interstices de la porte derrière les barreaux. Les clameurs s’intensifiaient dehors. On commençait à percevoir les rugissements des bêtes, l’écho des cors, l’agitation des soldats de l’armée régulière qui semblaient se presser dans toutes les directions. Vallaris était sur le point de faire face à une nouvelle attaque de la Fosse.
— Ils disent que les créatures sentent notre peur, dit-il à voix basse. Si c’est vrai, alors elles viendront ici…
Lune força un sourire.
— Alors tu n’as pas à avoir peur. Je suis là, près de toi ; je te protégerai, comme toujours.
Elle aurait voulu que ces mots aient le poids d’un rempart, mais elle savait qu’ils n’étaient qu’un fragile voile posé sur l’horreur. Elle-même sentait ses entrailles se serrer à chaque rugissement venu d’au-delà des remparts. Ces sons infâmes, semblables à des râles de bétail mourant, sonnaient comme le hurlement du monde contre la cruauté des hommes, pensait-elle souvent.
Elle avait déjà entraperçu les monstres de la Fosse : leurs silhouettes tordues, caricatures morbides de ce qu’ils avaient été autrefois ; leurs griffes dégoulinantes, témoins de leur haine aveugle ; leurs yeux avides de chair, miroirs brisés par la souffrance qu’ils semblaient supporter sans répit ; leurs bouches déformées, où se dressaient des crocs inégaux et tranchants, prêts à infecter toute vie, à ternir toute joie. Nul remède n’arrêtait la corruption propagée par leurs morsures. Même les soldats aguerris ne revenaient pas toujours des expéditions de reconnaissance aux portes de l’enfer souterrain d’Iosis.
Faëlin se rapprocha d’elle, hésitant, puis posa sa tête contre son épaule. Sa respiration haletante laissait deviner qu’il se forçait au calme.
— Tu devrais essayer de dormir, murmura-t-elle.
Il secoua la tête.
— Je veux voir la fin de la nuit. Avec toi.
Ces mots candides laissèrent place à un silence douloureux. Tous deux craignaient qu’il s’agisse là d’un dernier instant de répit, autorisant peut-être leurs regards à se poser une ultime fois sur leurs vies chargées de regrets. Ils restèrent immobiles un moment. Les grondements venus du dehors troublaient parfois leur recueillement.
Puis le sol commença à transmettre des vibrations menaçantes. Un cri retentit, si déchirant qu’il sembla traverser le mur de pierre de la geôle, piètre rempart face à la terreur dont la graine connaissait maintenant une croissance irréelle. D’autres suivirent. Le vacarme des combats entre les soldats du Seigneur Vallarien et les bêtes non-mortes de la Fosse emplissait progressivement la cité. L’affrontement fit rage durant de longues minutes qui semblèrent éternelles avant que, dans ce tumulte, un ordre nouveau — un battement régulier — se fît entendre. C’était une marche dont les pas multiples résonnaient comme l’avancée d’un destin inconnu mais inéluctable.
Lune et Faëlin échangèrent un bref regard. Les torches commençaient déjà à rougeoyer à travers les fentes de la porte au-delà des barreaux, le choc des sabots et le fer des armures retentissaient sur les pavés.
Les cris des Vallariens au dehors se changèrent en râles d’espoir et en supplications. On appelait à l’aide, on louait la venue du Culte, on frappait aux volets pour être secourus. Aux yeux des habitants, les torches sacrées étaient des étoiles descendues du ciel, et les armures, qui reflétaient ces astres terrestres, les murailles salvatrices qui les protégeraient d’une mort certaine.
Lune sentit la main de Faëlin se serrer fébrilement autour de la sienne.
Au fond de son cœur, une intuition lugubre était née, provoquant, avec elle, un profond malaise.
Et si le Culte n’était pas venu pour sauver Vallaris ?
Et s’il était en réalité venu la — purifier — ? Elle espérait, de toute son âme, se tromper.
—
Les clameurs enflaient dans les rues. Une partie des soldats du Culte prêtait main forte aux forces locales pour établir un périmètre sécurisé autour de la zone où évoluait le corps d’armée principal. Les habitants, harassés par des heures de terreur, se pressaient maintenant aux fenêtres ouvertes et brandissaient des cierges en tremblant. Certains osaient même venir s’agenouiller sur les pavés, hors de l’illusoire sécurité de leurs foyers, mains levées vers le cortège qui s’avançait.
— Loués soient-ils ! cria une vieille femme. Le Culte est venu !
Et d’autres reprirent en chœur, foule de fidèles extatiques dont la dévotion se faisait plus pressante dans les heures de ténèbres :
— Nous sommes sauvés !
Les torches éclaboussaient les murs décrépits d’ondes vacillantes. Le martèlement des bottes se propageait telle une prière martiale. Les silhouettes cuirassées des Manticores, chevaliers du Culte, avançaient en rangs serrés, les visages masqués par des casques de fer aux allures bestiales. La fumée des encensoirs portés par les prêtres qui les accompagnaient roulait à travers les venelles, lourde et âcre, charriant l’odeur de résine brûlée, mais aussi quelque chose de plus métallique, presque ferreux, qui irritait la gorge.
À l’avant du cortège, monté sur un destrier noir de jais, se tenait l’Exécuteur. Sa stature imposante se dessinait dans la pénombre comme une ombre incarnée. Sa cuirasse sombre, gravée de psaumes effacés, se teintait du halo des torches et lui conférait un aspect mouvant et vivant, tel un être animé et conscient. Son masque d’acier forgé n’offrait au monde que le reflet glacé des incendies qui commençaient à se déclarer non loin, révélant les difficultés des armées régulières à repousser l’attaque.
Il leva une main ornée de griffes et de fer. Le silence suivit son geste, comme sanctifié. Même les fracas des combats semblèrent, en cet instant que tous considéraient comme un état de grâce, s’étouffer de respect dans la nuit. Les habitants, à genoux, attendaient les paroles de leur Dieu, la foudre de sa colère sur leurs ennemis.
Alors, d’un geste délicat mais sûr, l’Exécuteur tira son épée. La lame sembla chanter dans l’air. Elle était faite d’un acier pâle, insondable, qui fut brièvement le miroir de la foule agenouillée devant lui.
Puis le premier coup tomba.
La vieille femme qui s’était avancée, mains jointes vers le ciel, s’écroula, la gorge tranchée d’un geste net. Le sang fleurit les pavés en une gerbe funéraire. Durant un bref instant, l’assemblée resta figée, incapable de comprendre ; puis chacun fut saisi d’une nouvelle forme d’horreur, plus rapide qu’une déflagration : l’infection insidieuse de la panique.
Les nouveaux monstres d’acier se précipitèrent dans les ruelles. Leurs lames tranchaient aussi bien les créatures que les hommes, sans distinction. Les cris des bêtes éventrées se mêlaient aux hurlements des enfants arrachés à leurs mères en une musique dissonante et funeste, vers laquelle nul esprit sain n’aurait pu souhaiter tendre l’oreille. Les armes abattaient sans pitié, comme si la chair humaine n’était qu’une autre forme de corruption à purifier.
— Non ! hurlait-on dans les maisons. Par pitié !
Mais les prières ne faisaient qu’alimenter la frénésie de l’Exécuteur et de ses troupes. Son épée traçait une ligne rouge dans les foules comme s’il scindait le monde. Les prêtres du Culte, derrière lui, entonnaient des psaumes gutturaux, leurs voix s’élevant comme une ode funèbre, mêlées au grondement des flammes et aux plaintes nées des tourments.
Lune, assise au centre de la geôle, sentit Faëlin se raidir dans ses bras. Ses ongles griffaient malgré lui sa peau tant il tremblait. Elle posa une main sur sa bouche pour lui indiquer qu’il devait étouffer ses sanglots. Son propre cœur battait à tout rompre ; elle savait qu’un seul bruit les condamnerait.
À travers les fentes du bois, elle devina l’ombre de l’Exécuteur, haute et immobile, au milieu du massacre. Le masque tourné vers la nuit, il paraissait écouter quelque chose que nul autre n’entendait.
Sa voix retentit alors, grave, implacable :
— La purification est en marche. Que nulle souillure ne demeure.
Et Vallaris tout entière fut vouée aux brasiers.
—
Des grondements bien plus violents secouèrent alors la ville. L’air se déchira en une explosion, et la paroi de la geôle donnant sur la rue vola en éclats. Les pierres roulèrent sur la paille et le souffle projeta Lune contre le mur. Sa vision se troubla et elle n’entendit plus qu’un sifflement strident durant de longues secondes. Lorsqu’elle eut enfin repris ses esprits, l’effroi la saisit. Elle jeta autour d’elle un regard rapide qui s’arrêta net sur Faëlin, pleurant de terreur, les mains plaquées sur ses oreilles. Elle se précipita vers lui et le prit dans ses bras tout en considérant le peu d’options qui s’offraient à eux, caressant machinalement ses cheveux d’argent pour le calmer.
Quand la poussière eut fini de retomber, elle réalisa qu’un trou béant s’ouvrait là où se dressait auparavant la limite de leur prison. La ville éventrée leur livrait son chaos. Les cris, les flammes, l’odeur de chair brûlée et de fer, tout jaillissait à l’unisson par cette plaie rocheuse, ouverte vers leur ironique liberté.
— Viens ! hurla Lune, la gorge irritée par la poussière, déchirée par son propre cri.
Elle saisit Faëlin par la main et l’entraîna hors de l’ombre. Autour d’eux, la tuerie suivait son inexorable cours. Les créatures de la Fosse jaillissaient des ruelles telles des meutes de cauchemars : silhouettes disloquées, bouches noyées d’immondices, orbites exemptes de vie. Les soldats du Culte chargeaient, impassibles, leurs torches levées et leurs lames continuant de lacérer hommes comme bêtes.
Dans cette tempête de feu et de sang, les survivants couraient, trébuchaient, s’effondraient, piétinés, hurlant leurs prières à des dieux muets.
Lune se fraya un chemin, serrant Faëlin contre elle. Soudain, une silhouette surgit à l’angle d’un mur écroulé : une chose dégénérée, à peine humaine encore, ses os poussant à travers sa chair, ses serres ruisselantes, se tenait là devant eux. De sa gueule, fendue de part en part, s’exhalait un souffle putride.
Faëlin s’arrêta net, pétrifié. La mâchoire de la bête effleurait déjà presque leurs visages.
— Non… non… balbutia-t-il, horrifié, détournant les yeux.
Lune se plaça devant lui, une pierre à la main, trouvée au sol, arme dérisoire contre cette monstruosité d’outre-monde. La plume noire dans sa manche vibra soudain, et un courant tiède parcourut ses veines. Elle ne savait que faire de cette sensation et se préparait à frapper.
La créature poussa un râle et bondit.
Alors que le glas s’apprêtait à sonner, un fracas d’acier la trancha en deux. Un soldat du Culte venait de l’abattre d’un geste certain, sans même l’ombre d’une hésitation. Faëlin aperçut un instant son propre visage terrifié, déformé dans le métal du casque infâme de leur éphémère sauveur. Comme Lune s’y attendait, le soldat pointa son arme vers eux.
— Cours ! souffla Lune en tirant Faëlin de toutes ses forces.
Ils s’élancèrent dans les ruelles dévastées. Les flammes léchaient les toits, les cadavres jonchaient les pavés, et les psaumes du Culte, portés par des voix graves, alimentaient le vacarme :
Sanguis parium… qui tollis peccata mundi…
Faëlin courait sans faillir et ses manches s’étaient retroussées dans la fuite. Lune aperçut alors, sous sa peau pâle, la marque rouge, comme une brûlure vivante : le sceau de Darga, la lune de sang.
Elle le saisit par l’épaule, haletante.
— Cache-la ! Cache-la, vite !
— Mais pourquoi ?! gémit-il.
— Cache-la ! S’ils la voient, ils diront que tu es maudit et leur cruauté en sera décuplée… Qui sait ce qu’ils te feront ! Puis… la lueur de Darga te fera saigner.
Il tira d’un geste brusque le tissu abîmé sur son bras, enfouissant la marque sous la crasse. Ses yeux, larges et humides, se tournèrent vers Lune.
— Pourquoi m’a-t-elle choisi ?
Elle n’eut pas la force de répondre. Elle-même ignorait si Darga, la lune rouge, marquait ses élus pour les bénir… ou pour les condamner. Mais ses étranges litanies, murmures indicibles dans la nuit, avaient rendu fou plus d’un homme qui avait prêté l’oreille à ses incompréhensibles suppliques.
Les voix des prêtres s’élevaient toujours, tonnant entre les murs calcinés :
— La purification est en marche ! Que nulle souillure ne demeure !
Lune resserra sa poigne sur Faëlin.
— Cours ! Ne t’arrête pas. Même si je tombe, même si je meurs, toi, cours !
Et ils plongèrent plus loin dans la fournaise de Vallaris, à la rencontre des périls de la Fosse et de la cruauté humaine.
—
Les cris et les gerbes de feu ponctuaient leur course effrénée. Lune tirait Faëlin derrière elle, bousculant des corps hagards, glissant sur les pavés ruisselants de sang. Autour d’eux, les psaumes des prêtres continuaient de rouler comme une marée noire.
Chaque écho de ces voix les poussait à fuir plus vite. Le souffle court, Lune sentait la main de Faëlin cramponnée à la sienne, ce fil ténu qui les maintenait encore unis dans leur fuite. Mais derrière eux, les hordes progressaient, implacables.
Ils finirent par sortir de l’épicentre des combats. Alors, un embranchement s’ouvrit devant eux. Ils s’arrêtèrent un instant pour reprendre leurs esprits, incertains de la direction à prendre. Le feu étreignait les alentours, la fumée brouillait leur vision. Le fracas des explosions redoublait, chaque détonation secouant la terre sous leurs pieds. À une quinzaine de toises derrière eux, des Manticores s’étaient attelées à lancer des bombes sur les maisons afin de finir leur monstrueuse besogne plus rapidement. Lune, dont l’état de panique s’était grandement intensifié, cria vers Faëlin :
— Vite ! Cours !
Sans même s’en rendre compte, elle avait lâché sa main. Ses jambes se mirent à marteler le sol, ivres d’effroi, et elle s’élança dans l’une des ruelles béantes.
Deux battements de cœur suffirent. Puis sa conscience se réveilla, brutale. Elle tendit les doigts en arrière… et ne trouva plus rien.
— Faëlin ?
Son gémissement d’angoisse se perdit dans le tumulte. Une détonation retentit derrière elle, engloutissant la ruelle d’une pluie de pierres. Lune se retourna, le souffle arraché.
Au milieu des décombres, elle aperçut Faëlin : son corps frêle écrasé sous les blocs, ses cheveux d’argent souillés de poussière et de sang. Son bras dépassait encore des gravats, inerte, la paume ouverte comme pour chercher la sienne.
— Faëlin ! hurla-t-elle jusqu’à se déchirer la voix.
Elle se jeta en arrière jusqu’à lui. Elle s’agitait frénétiquement, les mains sanglantes, grattant la pierre et tirant sur les blocs sans parvenir à dégager le corps du garçon. Les cendres l’aveuglaient, les flammes gagnaient du terrain, et déjà des tintements de fer se faisaient entendre derrière les décombres.
Lune fit brutalement face à cette évidence cruelle dont elle avait eu auparavant l’instinct : les Manticores ne laisseraient rien derrière elles.
Ses bras redoublèrent d’effort, en vain. Ses yeux se noyèrent dans les larmes qu’elle croyait depuis longtemps taries. Elle voulut hurler son nom, encore, mais aucun son ne sortit.
Sous un tombeau de fortune, fait de pierres brisées noircies par le feu, Faëlin gisait, figé dans un sommeil éternel.
Et le lien qui l’unissait à lui – son frère choisi, son Forgelien – se rompit, sous le couvert de la cacophonie des massacres.
—
Les Manticores avançaient, lames levées, psalmodiant leurs prières funèbres sans discontinuer.
Lune chancelait. Ses mains saignaient encore d’avoir désespérément gratté les pierres qu’elle n’avait pu écarter. Ses yeux restaient fixés sur ce bras inerte, cette paume ouverte qui ne se refermerait plus jamais sur la sienne.
Faëlin était mort.
Et c’était elle qui l’avait lâché, le laissant seul et frêle, en proie aux griffes du trépas.
Un voile rouge brouilla sa vue. Le bruit, les cris, même les psaumes – tout se fondait en une rumeur indistincte, comme si le monde lui-même s’était effondré. Elle serra contre sa poitrine la plume noire, unique relique d’un nœud désormais défait. Elle crut sentir, à travers le tissu, une vibration sourde, comme un battement de cœur étranger.
Une ombre passa non loin d’elle. L’Exécuteur, dressé sur son destrier noir, traversait les gerbes de feu tel un dieu ancien, ne craignant nulle menace, fût-elle céleste ou terrestre. Sa voix tonna au-dessus de la cité en ruine avec jubilation et fanatisme :
— Fosse des lamentations, sois l’instrument de mon ascension !
Les Manticores répondirent d’une seule gorge :
— Sanguis parium ! Qui tollis peccata mundi ! Dona eis dona ascensionis !
Les flammes s’élevèrent en colonnes ardentes alors que Vallaris approchait de sa fin la plus totale.
Lune, vacillante, comprit qu’elle ne pouvait plus rester là. Ses jambes, mues par un instinct violent, se mirent à courir à nouveau. Elle ne savait plus si elle fuyait les Manticores, la Fosse ou son propre chagrin. Les ruelles n’étaient plus qu’un labyrinthe incandescent ; chaque pas l’amenait plus loin dans une ville qui n’existait déjà plus.
Elle trébucha sur un corps, se releva, tituba encore. Ses larmes se perdaient dans la suie, ses poumons brûlaient sous la fumée. Mais elle ne s’arrêta pas.
Car, dans le vide laissé par Faëlin, une certitude s’était gravée : rien de ce qui vivait sous la lumière de Darga ne serait sauvé. Ni les hommes, ni les elfes, ni les esclaves. Tous étaient voués à la faux du Culte, à la corruption de la Fosse, à la rancune de la lune rouge.
Elle jura alors, dans le secret de son cœur ravagé, que cette nuit ne serait pas oubliée.
Et, tandis que Vallaris s’effondrait dans une fournaise de fer et de sang, Lune disparut dans les ténèbres, seule, portant désormais la douleur comme une arme.
